Comment une élection qui n’intéresse que trop peu encore les citoyens pourrait-elle devenir une journée qui va changer le monde ? Il y a bien une réelle indifférence des Européens, teintée même de scepticisme, pour un rendez-vous qu’ils ne voient plus, au mieux, que comme un scrutin intermédiaire national. Moins d’un tiers des Français ont ainsi aujourd’hui la certitude de vouloir se rendre aux urnes pour les prochaines élections européennes.

Et si, pourtant, le 26 mai 2019, la véritable signification de cette journée nous apparaissait à 20 heures ? L’urgence pour les Européens de redéfinir un projet et un destin commun, à l’heure où notre humanité vit des transitions profondes et rapides. La seule et unique chance pour notre génération d’adopter un vrai projet de transformation de notre continent, de son économie, de la politique.

Ce dont on pourra être sûr le 26 mai à 20 heures, c’est qu’il s’agira d’un moment décisif dans un combat idéologique qui mine notre continent depuis presque quinze ans, et qui s’est étendu depuis au monde entier : d’un côté, le repli proposé par les populistes, dans le rejet de l’autre et du progrès ; de l’autre, l’ouverture constructive et volontariste face aux transformations de notre monde et à sa nouvelle donne géopolitique, climatique et numérique.

Progessistes, pas angélistes. Alors imaginons qu’une alliance progressiste composée de femmes et d’hommes de tous les pays européens gagne ce combat. Ceux qu’Emmanuel Macron, dans son discours de la Sorbonne, a appelés les progressistes ne sont pas des angélistes. C’est parce que nous voulons changer le monde concrètement et non dans le ciel des idées que nous croyons dans l’Europe et dans l’Union qui l’anime. C’est parce que nous pensons que la « vieille Europe » peut devenir l’avant-garde du monde entier. C’est parce que nous pensons que si 28 pays du monde mutualisent leurs forces face aux puissances commerciales que sont les États-Unis et la Chine, s’ils investissent ensemble pour une éducation et un apprentissage de haut niveau pour tous, pour faire face au vieillissement de la population et surtout au changement climatique qui menace l’existence même de l’humanité, alors l’Europe changera bel et bien le monde.

Ce n’est pas la confiance aveugle qui nous guide vers la journée historique du 26 mai, nous autres progressistes, c’est la confiance dans la capacité de l’humanité de s’unir autour de ses vraies priorités.

Elle n’en a d’ailleurs pas le choix, finalement. Elle en a la responsabilité. Comme elle a pu l’être lors du siècle des Lumières, comme elle a pu l’être en 1957, l’Europe peut devenir le continent qui projette le monde vers le futur. Son urgence et son devoir sont de nouveau de tracer un chemin universel d’une prospérité partagée, d’un contrat social renouvelé et d’une paix durable. Ce n’est pas la confiance aveugle qui nous guide vers la journée historique du 26 mai, nous autres progressistes, c’est la confiance dans la capacité de l’humanité de s’unir autour de ses vraies priorités.

Alors peu importera la gestion politicienne de chacun des États membres pour ces élections, les têtes de liste, les fragiles accords de partis : la clé pour changer le monde, le 26 mai 2019 à 20 heures, sera de créer une vision fermement partagée sur trois sujets clés.

Le premier, c’est d’avoir une ambition européenne d’éducation et de formation coordonnée, qui s’adresse à tous les citoyens européens. C’est le remède essentiel aux crises répétées du marché européen de l’emploi, fait de systèmes nationaux très inégalitaires dans leur accompagnement des femmes et des hommes. Sans formation, les inégalités de destin et entre territoires sont vouées à se reproduire sans fin, face à des transitions économiques brutales, comme la désindustrialisation croissante de nombreux États membres. A nous de construire un nouveau modèle d’éducation de la petite enfance à la vie professionnelle, où la mobilité des élèves et étudiants à travers l’Europe pourra donner accès à chacun aux meilleures méthodes et contenus.

Courte vue. Le second sujet, c’est d’investir pour réussir la transition climatique et numérique de l’Europe. Partout dans le monde, la finance a trop longtemps jugé sa performance à l’aune de critères qu’elle avait elle-même créés, au lieu de juger l’utilité économique et sociale de ses choix d’investissement. Certaines entreprises, trop peu encore, changent de modèle, parce qu’elles ont compris, sous la pression des transformations sociales, numériques, climatiques, que seuls survivent ceux qui s’engagent. Faisons de la finance en Europe un outil de transformation du monde. Cassons la machine de crises financières mondiales poussées par des décisions à courte vue pour réorienter les investissements vers les seules activités compatibles avec une économie mondiale qui doit se diriger vers la neutralité carbone à l’horizon 2050.

La troisième priorité d’une Europe qui peut changer le monde le 26 mai, c’est la protection d’une identité et d’une culture qui font la spécificité de notre continent. Un continent où l’humanité a posé certaines des premières bases de son existence, qui doivent rester des valeurs universelles : la protection de notre agriculture d’abord, car elle maintient un lien profond avec la terre dont dépend notre nourriture quotidienne, la protection de nos valeurs d’intégration et de richesse culturelles, si fécondes en créations et en inventions pour le futur…

Alors, imaginons ce 26 mai, et réalisons-le. Ce sont sur ces trois sujets simples, profonds, humains que devrait s’écrire un accord historique des citoyens européens ce jour-là. Un accord porté par un projet qui transcende les partis, les chapelles, les personnes… et qui puisse créer une communauté politique humaine clairvoyante sur son époque et ses urgences. Le 26 mai 2019, nous rendrons au mot d’Europe tout son sens étymologique : voir loin et regarder en face, les yeux grands ouverts, le monde que nous avons à façonner ensemble.

Amélie de Montchalin est députée LREM de l’Essonne, coordinatrice de la majorité (whip) à la commission des finances.